Se jeter dans le vide: premières urgences.

           Nous visitons notre futur service de soins intensifs pédiatriques. Les autorités acceptent de nous laisser travailler dans l’un des bâtiments du centre général hospitalier. Il se trouve au cœur des vestiges d’une clinique datant de l’époque coloniale. On devine encore la grande place sur laquelle marchaient les médecins vêtus de leur longue blouse blanche, débâtant sur les dernières avancées scientifiques et les jardins verdoyants de palmiers derrière eux avec les bâtisses en briques rouges resplendissantes sous les rayons du soleil.

Mes chaussures s’engouffrent soudainement dans la boue qui recouvre la place.

Autour de nous les jardins ont laissé place à un champ de mauvaises herbes où se nichent des seringues usagées. Dans les salles de soin, quelques lits éparpillés ne comblent pas le vide ambiant. F, notre logisticien, visualise rapidement de qu’elle manière il va aménager le terrain et lui redonner vie. Le Dr. T, notre responsable médical, semble satisfait et nous laisse 48 heures pour former le personnel hospitalier avant de lancer la prise en charge. Étonnés de ce lancement précipité, l’équipe s’interroge.  Nous dépassons la mise en place logistique et même l’arrivée du matériel médical. C’est trop tôt, mais Dr.T semble sûr de sa décision.

 

        Je jette un œil vers J. mon binôme médical ; il est pâle, les yeux livides, cerné jusqu’au cou, en train d’ausculter les enfants les uns après les autres depuis ce matin. Il redoutait cette prise en charge précipitée. Cela fait maintenant trois jours que nous travaillons 14 heures sur 24 sans avoir le temps ni de boire, ni de manger ni d’aller aux toilettes. Pendant que J. accueille les nouveaux patients, je cours dans tous les sens. Je suis infirmière référente ; je relaye le personnel sur les soins qu’ils apprennent, leur explique les protocoles de prise en charge et les aide à s’organiser afin de gérer au mieux les urgences. Parallèlement je suis cadre du service ; je mets en place les plannings, effectue un suivi pour les payements et complète les rapports journaliers et hebdomadaires transmis à nos supérieurs restés à Kinshasa. Je deviens également pharmacienne ; gestion des stocks, comptage et organisation des traitements, commande urgente du matériel, réception, et formation de notre pharmacien. Le rythme est acharné. Notre responsable médical nous laisse seuls, peu soucieux de la charge de travail, obnubilé par la seule transmission des rapports journaliers. Les chiffres, voila ce qui importe. Laisser deux expatriés peu expérimentés en pédiatrie gérer l’urgence ne semble pas l’inquiéter. Heureusement, avec J nous montrons le même dévouement à notre tâche et consacrons notre énergie aux enfants, essayant d’oublier la colère qui s’installe contre notre responsable. F, le logisticien, apporte son soutien et nous promet un coin de paradis une fois que toutes les installations seront terminées. Nous décidons de nous accrocher jusqu’à ce que les choses s’améliorent. Malgré les difficultés, nous formons une équipe soudée et les fous rires nerveux sont plus présents que les larmes. Les enfants sont au cœur des soins, impossible de ne pas mettre toute notre énergie pour les soigner. Alors on continue.

 

Les jours à venir le rythme se normalise même si nous travaillons 7 jours sur 7.

 

Le petit paradis promis par notre logisticien prend forme : les bâtiments sont repeints, la terre désherbée, les seringues usagées éliminées. Notre équipe s’améliore et gère de mieux en mieux les cas urgents. Les soins sont de meilleure qualité. Nous avons le sentiment d’avoir créé notre propre hôpital. Maintenant que tout est en place la prise en charge continue et s’améliore au fil des jours.

 

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© Anya Erikovna

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