La blanche débarque au village

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« Réveille-toi, il faut mettre les vaccins dans les glacières ».

Il est 4 heures 30 du matin lorsque mon collègue vient me faire sortir de ma tente. C’est le premier jour de vaccination de masse et nous avons pour objectif de piquer mille cinq cents enfants avant ce soir.

A 6 heures nous débutons. En quelques instants je me retrouve encerclée par plus de deux cents enfants. Les cris des mamans et les pleurs des bébés raisonnent entre les murs de terre cuite. Je me tiens seringue à la main, entourée d’enfants manche retroussée, se bousculant, souhaitant absolument être vaccinés par « la blanche » et me laissant à peine l’espace pour respirer.

Mes gestes sont mécaniques : je pique, bras après bras, entrecoupant ce travail à la chaîne par des mouvements de main visant à chasser ceux qui restent à la fenêtre pour me regarder. Je n’aperçois plus mes collègues tant la foule est oppressante.

En trois heures, je vaccine mille enfants.

Les jours à venir, l’engouement pour la venue de « la blanche » ne fait que s’accentuer. La nouvelle se répand dans la zone et chacun se fixe pour but de l’accueillir chez lui.

Le matin, les gens attendent que je m’installe à l’extérieur pour venir me regarder avaler mon café soluble.

Les enfants me suivent en permanence. Parfois, ils essaient de toucher ma peau, mes cheveux et rient lorsque je joue avec eux. D’autres fois, ils s’agrippent criant « donne-moi l’argent », m’appelant « chérie », ou articulent « musungu, musungu! * » en m’apercevant.

 

En parallèle, les adultes essayent d’obtenir une faveur de ma part. Ils partagent leur malheur puis me demandent de l’argent ou « un souvenir ». Je me retrouve en permanence remarquée, interpellée et demandée.

Le troisième jour de vaccination, je découvre un nouveau village. Une averse vient raffermir la terre et fait ressortir sa couleur rouge ocre. L’odeur des champs de maniocs envahit l’espace où se dressent quelques habitations partagées par des familles polygames. Les enfants observent bouche bée cette peau claire et ces cheveux lisses descendre de sa moto. Certains fondent en larmes, apeurés par ce nouvel arrivant.

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Alors que nous débutons la vaccination, j’aperçois des adultes se poster à la fenêtre avec un vieux téléphone à la main flashant mon visage. D’autres se mettent à côté de moi et reproduisent le même acte.

Soudain, je me sens comme un animal en cage, exposée face à la foule. Le besoin de tout lâcher et de m’isoler me saisit la gorge. Je décide de faire abstraction et continue de travailler.

A la fin de la journée, je partage mes sentiments avec mes collègues. Nombreux me disent de m’y habituer « C’est comme ça chez nous ». Au fil de la conversation, je comprends qu’accueillir une blanche représente un honneur. Je symbolise ceux qui sont privilégiés, qui ne connaissent ni le besoin ni la misère. Beaucoup développent l’espoir de voir leur quotidien s’améliorer en me voyant arriver. La pauvreté pousse à saisir toute opportunité d’obtenir un gain.

La couleur de ma peau reste un signe distinctif qui ne s’effacera pas avec le temps.

©Anya Erikovna

*Musungu = la blanche

 

 

 

 

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